Mission exploratoire en Palestine
Sept questions à Caroline Gutton, directrice de Sport Sans Frontières
1. Pourquoi lancer une mission exploratoire ?
Toute mission exploratoire fait suite à une sollicitation qui est la plupart du temps locale. Il arrive parfois qu'une institution, un Comité national olympique, une ville ou une région fasse appel à nous pour mettre en place un programme de développement dans le cadre de la coopération décentralisée.
Dès le départ, nous nous demandons si notre intervention est légitime, si elle répond à des besoins et si nous pouvons y répondre.
En premier lieu, bien entendu, il faut s’assurer de la pertinence du projet et de sa faisabilité, en faisant un diagnostic sur le terrain. Le but de la mission exploratoire est de faire une reconnaissance de terrain, de rencontrer les partenaires, les représentants des structures locales, associatives et institutionnelles, les représentants internationaux (ambassade, agence des Nations unies, etc.), qui pourraient devenir des partenaires techniques ou financiers… Tout cela afin de recueillir toutes les informations nécessaires pour confirmer ou non notre intervention, déterminer nos partenaires locaux et établir un préprojet.
2. Pourquoi la Palestine ?
Nous avons été sollicités par Vaulx-en-Velin qui connaissait notre action dans le cadre de la mission France. Le bus itinérant de SSF est intervenu dans cette ville où Pierre Bernard, le responsable de ce programme, a noué des contacts avec l’équipe de la municipalité. Il leur a semblé naturel et pertinent de nous solliciter dans le cadre de leur projet de coopération qui réunit Romans-sur-Isère, Vaulx-en-Velin et Beit Sahour en Palestine.
La Palestine est une zone où notre action prend tout son sens. Le désœuvrement des jeunes y est très important, et les perspectives d’avenir très faibles. Le sport et le jeu, ici plus qu’ailleurs, peuvent jouer un réel rôle dans l’épanouissement, l’accompagnement et la dynamisation de cette jeunesse. Beit Sahour voulait surtout développer une politique de la jeunesse ambitieuse, la première dans le pays. Ils ont donc réalisé un diagnostic à l’issue duquel le sport a semblé à tous un bon vecteur pour lancer ce projet.
La demande locale était exprimée, les besoins identifiés, il nous restait donc à organiser une mission exploratoire. La prise en charge financière par les deux municipalités françaises nous a permis de l’effectuer rapidement.
Sport Sans Frontières s’est alors inscrit dans un « tryptique » : la municipalité de Beit Sahour, qui connaît bien la société civile locale, la ville de Vaulx-en-Velin, « expert » en politique de la jeunesse, et SSF, capable de mobiliser et de former la jeunesse. C’est grâce à ce partenariat complémentaire que nous pensons pouvoir mobiliser la jeunesse et la société civile de Beit Sahour, le sport servant de point de départ.

3. Quels étaient les objectifs ?
Il y en avait deux : tout d’abord, approfondir les pistes pressenties et évaluer la faisabilité du projet avec Beit Sahour ; ensuite, étudier les autres possibilités ou pistes que nous pourrions développer en dehors du cadre de la coopération décentralisée, notamment au niveau des camps de réfugiés…
4. Quels enseignements tirez-vous de cette mission exploratoire ?
C’est à l’issue de la remise du rapport à Vaulx-en-Velin qu’il sera décidé si le projet peut se faire ou non. En tout cas, il s’agit d’un projet tout à fait nouveau pour SSF, puisqu’il s’inscrit dans le projet politique d’une municipalité. Sa dimension globale en fait tout son intérêt, cependant il nous faudra être vigilants. Nous devrons veiller à rester neutres autant que faire se peut et préserver notre indépendance.
Bien que le contexte de Beit Sahour soit plutôt privilégié par rapport à d’autres situations en Palestine, le projet proposé est bien en phase avec notre mandat. Il s’agit d’appuyer la société civile – à 80% chrétienne dans cette ville – en formant les jeunes « leaders » des associations locales qui, par la suite, susciteront ou mettront en œuvre les initiatives des jeunes.
Cette mission a permis de prendre la mesure de la dimension politique du projet, liée à la situation palestinienne, mais aussi au contexte local. Nous avons donc rencontré à plusieurs reprises les responsables des associations et surtout les élus de la municipalité.
En allant sur place, nous avions aussi un autre objectif : rencontrer les structures intervenant dans les camps de réfugiés. Nous avons établi des contacts, qui devront être approfondis lors d’une autre mission.
De plus, en visitant les associations de Beit Sahour, nous avons eu l’occasion de rencontrer l’équipe d’un centre accueillant des femmes victimes de violences. Très rapidement, nous avons pu nous rendre compte de la pertinence d’un projet commun. En effet, la demande d’activités physiques de la part de ces femmes est très forte et peut réellement être un accompagnement thérapeutique. Cette piste devra également être approfondie lors d’une deuxième mission.
5. Qu’est-ce que SSF peut apporter de différent par rapport à d’autres ONG ?
C’est la première fois au niveau d’une municipalité qu’une politique de la jeunesse est mise en place en Palestine.
La plupart des ONG présentes interviennent dans les camps de réfugiés ou apportent un soutien à la société civile, mais rarement dans le cadre d’une politique municipale. Il est aussi impressionnant de voir la quantité de volontaires internationaux qui viennent, à titre individuel, soutenir les associations palestiniennes.
Sur Beit Sahour même, il n’y a presque pas d’ONG, mais beaucoup de financements internationaux (USAid, coopérations italiennes, françaises, etc.). Jusqu’à présent, les ONG qui interviennent le font avec un partenaire spécifique, comme Paces, une ONG palestinienne formant les entraineurs en basket et en football du principal club sportif de Beit Sahour.
Pour SSF, c’est un véritable défi de participer à ce type de programme, qui consistera à organiser en réseau toutes les associations et ce, en relation avec la municipalité. Ce sera aussi l’occasion de montrer que le sport peut être un puissant outil de mobilisation. D’ailleurs, la méthode employée devra pouvoir être appliquée à d’autres activités culturelles ou de loisirs.
Par ailleurs, pour cette première étape, la ville de Vaulx-en-Velin a préféré faire appel à SSF plutôt qu’à son service des sports du fait de notre expérience à l’international et de notre capacité d’adaptation à différents contextes. Nous pouvons apporter notre savoir-faire, notre expertise…
Notre originalité est aussi d’utiliser le sport comme outil éducatif et de mobilisation de la société civile. Le sport ne se résume pas à la simple dimension de compétition.
Pour ce qui concerne les camps de réfugiés, de nombreuses ONG travaillent auprès des enfants de 6 à 12 ans. Nous allons donc étudier la possibilité de proposer des activités aux adolescents, qui sont délaissés et victimes de beaucoup de violences. Cependant, la population des camps de réfugiés est presque exclusivement musulmane et très pauvre, il est donc difficile d’avoir accès aux filles de plus de 12 ans et, bien souvent, les garçons travaillent très tôt pour aider les parents… Il nous faudra donc vérifier la pertinence de ce type de projet.
SSF développe aussi une approche originale en utilisant le sport comme outil de sensibilisation. Autrement dit, nous utilisons le sport ou des jeux sportifs pour faire passer des messages sur des problématiques aussi variés que la santé publique, l’hygiène, les maladies transmissibles, la nutrition, la violence faite aux femmes, les droits de l’enfant, etc.
Nous travaillons alors avec d’autres ONG, spécialistes de ces domaines, qui nous fournissent un contenu adapté que nous transmettons aux publics ciblés grâce à notre méthode, ludique et interactive. En Palestine, le thème de la violence, entre autres, pourrait tout à fait être abordé de cette manière.
Concernant les femmes victimes de violences, elles-mêmes font la demande et réclament plus d’activités sportives. Elles sont parfaitement conscientes du bien-être que cela leur procure. Pour ces femmes souvent victimes de violences sexuelles, le sport est un merveilleux outil pour les aider à se réapproprier leur corps. Un travail en ce sens peut les aider à se reconstruire.

Pour l’instant, dans le centre de Beit Sahour, ces femmes n’ont que des séances d’aérobic et de yoga. D’autres activités pourraient leur être proposées, dans l’enceinte du centre, mais aussi à l’extérieur dans des lieux protégés.
Du fait de la situation politique des territoires palestiniens occupés, le niveau de stress de la population, et des hommes en particulier, est très élevé et s’accompagne fréquemment de violence contre les femmes. C’est pourquoi ces centres sont indispensables.
Enfin, au niveau de la politique de jeunesse, nous prévoyons, dans un premier temps, de former de jeunes leaders des associations de la ville, avec, dans un second temps, l’intention de les faire travailler et réfléchir ensemble, et ainsi d’augmenter et de diversifier l’offre d’activités à Beit Sahour. Actuellement, il n’y a aucun centre de type MJC localement.
Notre objectif sera dans un premier temps d’investir les espaces existants puis de réfléchir à la construction d’un multiplexe-MJC, avec des installations sportives, qui soit aussi un lieu où les jeunes pourraient se rencontrer ; il pourrait être alors mis à la disposition des associations et, pourquoi pas, des femmes du centre de temps en temps…
6. Comment comptez-vous intervenir ?
Suite à notre intervention de 3 mois où nous avons formé des jeunes leaders/animateurs socio-sportifs, nous pensons sensibiliser ces derniers au sport comme outil de cohésion sociale.
Au terme de ces trois mois, notre partenaire de Vaulx-en-Velin sera en mesure de prendre le relais et de travailler avec l’équipe de Beit Sahour pour commencer à coordonner tous les acteurs impliqués dans une véritable politique de la jeunesse.
Quant à Sport Sans Frontières, elle sera susceptible d’intervenir à nouveau en 2010 pour poursuivre la mise en œuvre de cette politique, en se basant sur des besoins probablement plus affinés.
7. Pour conclure, pensez-vous que SSF prend un nouveau tournant avec ce genre de mission ?
Oui et non. Il est clair que la politique de la jeunesse telle qu’elle va être développée ajoute une nouvelle dimension à SSF : il s’agit clairement d’un projet à une autre échelle, au niveau d’une municipalité, et avec la dimension politique mentionnée précédemment.
La perspective d’intervenir dans des camps de réfugiés est, elle aussi, toute nouvelle. Si nous utilisons, comme nous le supposons, le sport comme outil de sensibilisation, ce pourra être aussi l’occasion de se rapprocher d’autres ONG, spécialistes des problématiques traitées.
Par ailleurs, nous expérimenterons probablement un autre mode d’intervention dans les camps de réfugiés. En effet, partout ailleurs, dans nos missions, nous construisons des projets de développement sur le long terme. Dans les camps, nous envisageons d’intervenir de façon plus ponctuelle, nous n’aurons pas forcément vocation à perdurer, à nous implanter dans ces camps de réfugiés… Là aussi, ce serait une nouveauté pour SSF.
Enfin, cela nous ouvre également une porte sur le Moyen-Orient, donc un nouveau pôle de développement.
Pour résumer, c’est plus une évolution qu’un tournant : nous allons intervenir dans de nouveaux territoires, répondre à des besoins de manière différente. C’est également le point de départ de la mise en place de relations plus étroites avec d’autres ONG spécialisées dans certains domaines, grâce à l’utilisation d’une méthodologie permettant de toucher d’autres publics que ceux qu’elle touche habituellement.
Cela dit, SSF devra savoir rester modeste, car notre contribution ne peut être que de faible impact face à la situation inextricable que connaissent la Palestine et les Palestiniens.
Cependant, je suis certaine que nous pouvons améliorer le présent des jeunes et des femmes que nous prendrons en charge. Et chaque minute de confiance est une modeste victoire sur demain.


